NeuroCurieuxMémoire
Peut-on avoir un souvenir qui n’a jamais vraiment eu lieu ?
Une question que vous vous êtes probablement déjà posée. Une réponse un peu plus sérieuse que celle de votre beau-frère.
Vous êtes certain·e.
Vous voyez la scène. Les couleurs. Vous entendez presque les voix.
Et pourtant, ce n’est jamais arrivé.
La réponse courte
Oui. La mémoire ne fonctionne pas comme un enregistrement : elle reconstruit le passé à chaque rappel, à partir de fragments, d’attentes et d’informations reçues ensuite. Des expériences ont montré qu’on peut amener une partie des participant·es à se souvenir, parfois en détail, d’événements d’enfance qui n’ont jamais eu lieu. La certitude et la vivacité d’un souvenir ne garantissent donc pas son exactitude.
Perdu·e dans un centre commercial
Dans les années 1990, la psychologue Elizabeth Loftus et son équipe ont présenté à des adultes quatre souvenirs d’enfance, prétendument racontés par un membre de leur famille. Trois étaient vrais. Le quatrième, inventé : s’être perdu·e dans un centre commercial vers l’âge de 5 ans, avant d’être retrouvé·e par une personne âgée.
Après quelques entretiens, environ un quart des participant·es se souvenait au moins en partie de cet épisode fictif. Certain·es ajoutaient même des détails qu’on ne leur avait jamais donnés.
Une photo truquée suffit parfois
D’autres équipes ont utilisé des photos retouchées, montrant par exemple la personne enfant dans une montgolfière. Après plusieurs séances à regarder la photo et à essayer de s’en souvenir, une part importante des participant·es décrivait des bribes, voire un récit complet, de ce vol qui n’avait jamais existé.
Une analyse regroupant de nombreuses études de ce type estime qu’environ 30 % des participant·es finissent par accepter un faux souvenir d’enfance, et que d’autres en adoptent une partie.
Pourquoi le cerveau fait-il ça ?
Notre mémoire est remarquablement efficace pour garder le sens : l’essentiel d’une situation, ce qu’elle signifiait. Les détails, eux, sont reconstruits au moment du rappel. C’est un système économique et adaptatif, qui permet d’imaginer l’avenir à partir du passé.
Le prix à payer, ce sont les erreurs de source : on se souvient d’une information, mais plus d’où elle vient. Était-ce vécu, raconté, vu en photo, imaginé ? Avec le temps, ces origines se mélangent.
Enfin, un souvenir rappelé redevient malléable pendant un moment, avant d’être stocké à nouveau. C’est ce que les chercheur·ses appellent la reconsolidation. Chaque fois que l’on raconte un souvenir, on peut donc, sans le vouloir, le modifier un peu.
Ce que cela change dans la vie réelle
Ces découvertes ont eu des conséquences majeures dans le domaine judiciaire, où des témoignages sincères mais erronés ont conduit à des erreurs. Elles invitent aussi à l’humilité dans les disputes familiales : deux personnes peuvent se souvenir différemment du même moment, en étant parfaitement honnêtes.
Elles concernent enfin directement les professionnel·les de l’accompagnement. Les questions suggestives, l’insistance à « retrouver » un souvenir ou certaines techniques d’imagerie guidée peuvent créer de fausses certitudes. En hypnose, des recherches montrent que la personne peut se sentir plus sûre de ses souvenirs sans qu’ils soient plus exacts. C’est pourquoi une pratique éthique ne cherche jamais à faire émerger un souvenir précis.
Ce que la science en dit
Notre boussole : ce qui est établi, ce qui est supposé, ce qui reste débattu, et ce que l’on raconte un peu trop vite.
- Ce que l’on sait
La mémoire est reconstructive et de faux souvenirs peuvent être induits par suggestion.
- Ce que l’on suppose
Certaines personnes y seraient plus sensibles, selon l’imagination ou le contexte.
- Ce qui reste débattu
Dans quelle mesure ces résultats de laboratoire s’appliquent-ils à des souvenirs d’événements graves ?
- Ce que l’on raconte trop vite
Si l’on s’en souvient avec certitude, c’est que c’est vrai.
Vos questions
Peut-on vraiment se souvenir d’un événement qui n’a pas eu lieu ?
Oui. Des expériences contrôlées montrent qu’une partie des personnes peut développer un souvenir, parfois détaillé, d’un événement d’enfance fictif après suggestion et imagination répétées.
Comment savoir si un souvenir est vrai ?
La certitude ne suffit pas. Seuls des éléments extérieurs, comme des documents ou des témoignages indépendants, permettent de vérifier un souvenir.
L’hypnose permet-elle de retrouver des souvenirs oubliés ?
Non, pas de façon fiable. En hypnose, la confiance dans ses souvenirs peut augmenter sans que leur exactitude augmente. Une pratique éthique ne cherche pas à faire émerger des souvenirs précis.
Sources
Les principales publications sur lesquelles s’appuie cet article.
- Loftus, E. F., & Pickrell, J. E. (1995). The formation of false memories. Psychiatric Annals, 25(12), 720-725.
- Wade, K. A., Garry, M., Read, J. D., & Lindsay, D. S. (2002). A picture is worth a thousand lies: Using false photographs to create false childhood memories. Psychonomic Bulletin & Review, 9(3), 597-603.
- Scoboria, A., et al. (2017). A mega-analysis of memory reports from eight peer-reviewed false memory implantation studies. Memory, 25(2), 146-163.
- Garry, M., Manning, C. G., Loftus, E. F., & Sherman, S. J. (1996). Imagination inflation. Psychonomic Bulletin & Review, 3(2), 208-214.
- Johnson, M. K., Hashtroudi, S., & Lindsay, D. S. (1993). Source monitoring. Psychological Bulletin, 114(1), 3-28.
- Nader, K., Schafe, G. E., & LeDoux, J. E. (2000). Fear memories require protein synthesis in the amygdala for reconsolidation after retrieval. Nature, 406, 722-726.
- Lynn, S. J., Lock, T., Loftus, E. F., Krackow, E., & Lilienfeld, S. O. (2003). The remembrance of things past: Problematic memory recovery techniques in psychotherapy. In S. O. Lilienfeld et al. (Éds.), Science and Pseudoscience in Clinical Psychology. Guilford.
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